…et si nous devenions des “citoyens entreprenants” ?

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Lettre d’info n° 33 – 16 novembre 2005

Filed under: Lettres d'info — Auteur : — 16 Nov 2005 —

Cette lettre est née d'un « coup de gueule » de Guy Emerard qui s'étonnait que nous ne prenions pas part, membres des Ateliers de la Citoyenneté, aux réflexions en cours sur la crise des banlieues. Après quelques premiers contacts, voici une série de textes pour lancer le débat au sein de notre réseau (moi qui vous sollicite souvent, avec plus ou moins de répondant suivant les sujets, je constate que les réactions ont été immédiates, preuve qu'on se sent tous ô combien interpellés par cette crise). Plus nous serons nombreux à contribuer, plus nous pourrons construire une approche forte des Ateliers à mettre sur la place publique et à partager avec des élus, notamment des maires, conscients qu'il est temps de repenser profondément ce qu'on appelle improprement la « politique de la ville ».
Comme toujours nos éclairages sont divers mais avec un point commun évident : il est temps que la société s'empare directement de cette question, les « outils » dont disposent les politiques étant singulièrement inadaptés.
Encore plus que d'habitude, nous attendons vos contributions…

A propos de « l'explosion » des quartiers

Une prise de parole des Ateliers de la citoyenneté sur les événements actuels me paraît doublement logique. D'abord parce que c'est bien la citoyenneté qui est en cause et que des éclairages nouveaux sont attendus pour comprendre et agir. Or, comme je l'entendais sur France-culture, ces éclairages nouveaux ne peuvent venir que d'en bas. Le pouvoir politique d'en haut a épuisé toutes ses cartouches si l'on ose dire. Restent les maires mais c'est d'associations comme la notre que devraient venir des analyses et des propositions nouvelles. Les maires sont l'exécutif de proximité mais ils ont besoin d'être aidés dans leur réflexion et il me semble que nous sommes faits pour ça.

Deuxièmement : pourquoi n'apportons-nous pas au moins cette « découverte » que nous avions faite ensemble lors de notre dernière plénière ? nous avions fort justement pointé que si, en France on s'oppose pour des raisons théoriques aux démarches de discrimination positive fondées sur des caractères ethniques parce que précisément, ce caractère est ignoré par la République, on la pratique en fait, autrement. Comment ? Par les territoires. C'est ce que l'on appelle la politique de la ville dont les événements actuels tendent à prouver l'échec ou au moins l'insuffisance malgré son coût.
La crise actuelle ne semble pas avoir de fondements religieux. Elle ne provient pas non plus d'une atteinte aux libertés fondamentales, c'est plutôt elle qui les enfreint. Non, la valeur républicaine dont le manquement peut expliquer ce que l'on observe, c'est l'égalité ; l'égalité des chances. Il y a, en France, de vrais handicaps liés au nom, au faciès, à l'identité donc. Mais, comme il est contraire à nos principes de les attaquer de front, alors on joue sur le territoire dont l'effet stigmatisant vient s'ajouter aux autres notamment au regard de l'emploi. Les aides aux habitants des quartiers « défavorisés » sont donc improductives dans la mesure où elles renforcent le handicap identitaire lié au lieu de vie. C'est peut-être ce qui veut être signifié par les destructions de gymnase de quartiers. N'y a-t-il pas, en effet, de meilleur symbole du confinement identitaire ? En plus, la discrimination positive par quartier est, par nature, mal ciblée et donc très coûteuse.

Dénoncer cette réalité serait peut-être utile dans le contexte actuel. De même qu'il serait nécessaire d'expliquer aux décideurs politiques les processus d'identification et donc de stigmatisation. Chacun peut voir, par exemple combien les « jeunes des quartiers » sont sensibles aux marques. Malgré leurs coûts élevés, des entreprises comme Lacoste ou Nike pour les vêtements ou BMW pour les voitures, font là leurs meilleures ventes. C'est une façon de compenser la mauvaise image, les stigmates que ressentent leurs habitants et notamment les plus jeunes. « Sans les marques, je ne suis rien ! » avouait l'un d'eux dans un article du Monde paru il y a quatre ou cinq ans.

Là n'est pas toute l'explication bien sûr, mais c'est agaçant d'entendre des généralités sur les soi-disant modèles d'intégration français, américains, britanniques… L'unification des consommations alimentaires ou culturelles a les mêmes effets partout et partout l'intégration des populations immigrées peine à se faire. Si la France a un atout, c'est probablement celui de la laïcité et c'est pourquoi la crise actuelle semble échapper à une récupération religieuse. Dieu merci, c'est le cas de le dire. Mais pour le reste, pour corriger les inégalités économiques et sociales, nous ne sommes pas bons. Le mode de redistribution par logique territoriale que nous avons choisi est inefficace parce que trop mal ciblé et contre-productif par ses effets d'image. C'est ce genre de problématique qu'il faudrait creuser. Et puis repérer et analyser des contre exemples positifs pour aider les maires à faire face à cette crise. Ne serait-ce pas une façon de se comporter en « citoyens entreprenants » ?

Guy Emerard

Crise des banlieues : premières impressions

Les violences ont commencé à Clichy sous bois et à Montfermeil à la suite du décès le 27 octobre de deux jeunes électrocutés dans un transformateur et du jet d'une grenade lacrymogène contre une mosquée le 30. Les violences se sont déplacées et étendues à de nombreuses autres citées sensibles de Seine Saint Denis, puis ailleurs en banlieue parisienne et en province ; elles ont même atteint la Belgique et Berlin.

En l'absence de recherches de terrain approfondies, on peut aventurer quelques hypothèses.

Un non-événement ?

Ce n'est pas une surprise. C'était inscrit ;ça devait se produire ; un peu plus tôt, un peu plus tard. Ca s'est déjà produit en France et ailleurs. Depuis plusieurs années des voitures brûlent tous les week-ends. Au cours des 7 premiers mois de 2005, 21.900 véhicules ont été incendiés. Tel est le résultat de 30 ans d'aveuglément et d'incurie.

Mais c'est quand même un événement. Le choc est fort. Les débats abondent à la radio, à la télévision et dans les chaumières. Peut-être est-ce un facteur de prise de conscience et de renversement paradigmatique : le roi est nu. (Pas sûr, cependant ! Les sondages indiqueraient une remontée de Le Pen. Peut-on imaginer en France une réaction de type hollandais ?)

La révolte prend des proportions et des formes inquiétantes. La réaction en chaîne bien visible. Ce n'est pas une organisation centrale ou un leader qui déclenche ou orchestre une révolte. Il s'agit d'une forme beaucoup plus moderne, une auto-organisation spontanée en résille (comme en Irak) dans laquelle la télévision et les téléphones mobiles organisent volens nollens l'émulation entre bandes de jeunes. C'est une explosion produite par les pathologies de la société en réseaux à laquelle des pouvoirs étrangement surpris par l'événement sont confrontés. C'est inquiétant. Des phénomènes de ce genre pourraient-ils survenir et prendre d'autres dimensions ?

Un phénomène européen

De nombreux pays européens sont confrontés à des révoltes d'immigrants. La Grande Bretagne en a connu en 2001. Des Islamistes radicaux hollandais commettent des meurtres politiques. Ce mois ci la plupart de nos voisins craignent la contagion. Un des points communs inquiétants est que les jeunes qui forment la deuxième ou la troisième génération issue d'immigrants de pays musulmans semblent s'intégrer encore moins bien que leurs parents ou grand parents. Ils s'identifient moins qu'eux au pays d'accueil mais cherchent au contraire à s'en distinguer, à s'opposer à lui. Ils s'identifient soit à l'Islam, soit à « la racaille », aux casseurs, aux « sauvageons ». Il faut vérifier cette hypothèse et approfondir la compréhension du processus pour concevoir des interventions appropriées. Voir s'il est plus marqué en France qu'ailleurs et, comprendre comment renforcer l'identification à la société française.

D'anciens paradigmes perturbent la compréhension et l'action .
Le processus qui débouche aujourd'hui sur cette révolte de jeunes de banlieues mûrit depuis plusieurs dizaines d'années. Nos dirigeants savent de longue date que nous sommes assis sur une poudrière mais ils n'ont pas su analyser la situation ni agir efficacement. Quelques prismes déformant ont brouillé leur vision.
– 5 à 6 millions de résidents, la plupart de nationalité française, soit de l'ordre de 10% de la population, sont d'origine nord africaine. La France est multiethnique mais elle refuse d'en prendre conscience ; elle s'interdit d'enregistrer dans ses statistiques l'origine ethnique de ses citoyens. Son attachement au mythe de l'uniformité citoyenne et de l'égalité républicaine l'empêche de voir et la prive d'outils pour analyser la réalité.
– Les problèmes auxquels nous sommes confrontés (ségrégation banlieusarde, éducation des jeunes issus de l'immigration, discrimination négative de fait) sont d'une extrême complexité. Ils appelleraient une analyse systémique mais de très anciennes habitudes de pensée nous incitent à rechercher la cause au risque de ne rien comprendre. La vision sécuritaire de Droite s'oppose à la vision victimisante de Gauche : pas de perception de la réalité complexe.
– Nos pouvoirs publics ont une perception technocratique et bureaucratique des problèmes et des possibilités d'action, là où il faudrait faire un diagnostic conduisant à concevoir des thérapies.
– Nos pouvoirs publics consacrent plus d'argent et d'efforts à réparer le passé qui souffre qu'à préparer l'avenir.
– Nos pouvoirs publics misent plus sur les fonctionnaires que sur les associations.

Le modèle français global perturbe l'intégration par le travail.
Le travail est un vecteur essentiel d'intégration.
La France a pour l'essentiel conservé un modèle de socio-économie conçu et mis en place entre 1945 et 1950. Et notre système d'échange d'informations et de débat fait que nous n'avons pas collectivement conscience que nous sommes un des pays les plus rigides et où le décalage est le plus grand entre ses institutions et ses mythes d'une part et l'état réel du monde et de la société de l'autre.
Il est probable que ce système dans le contexte actuel contribue à maintenir le chômage à un niveau particulièrement élevé qui descend rarement au dessous de 10%.
Ce système est à deux-vitesses. Sur le marché du travail, il y a ceux qui en bénéficient (les fonctionnaires statutaires et les personnels employés à plein temps) et ceux qui en pâtissent (notamment les jeunes). Ceux-ci ont des emplois non durables et peu protégés ou sont au chômage. 10% des Français sont au chômage. Le taux double pour les jeunes. Il peut encore doubler dans de nombreuses banlieues.

Quelques questions à se poser concernant le parcours éducatif des jeunes issus de l'immigration.
La société moderne est peu contrôlée par les autorités et les conventions. Elle a besoin pour s'autoréguler sainement et de bien fonctionner pour que ses enfants aient un parcours éducatif global qui les dote d'une personnalité qui en fasse des pilotes relativement avisés de leur vie. C'est probablement actuellement le cas de plus de 90% des jeunes en France. Mais beaucoup moins parmi les jeunes issus de l'immigration. Il faudrait comprendre quels sont les enchaînements de phénomènes qui nourrissent de tels processus éducatifs pathologiques.
Certains accusent les familles (mais y peuvent-elle quelque chose ?), d'autres l'école, d'autres la disparition du service militaire, d'autres la vie séquestrée dans des banlieues… Une étude approfondie devrait prendre en compte tous les éléments du système, par exemple :
– le chômage, le chômage du père, les pères dépourvus d'autorité,
– le statut incertain de la mère,
– la coexistence de deux cultures, de deux images de la femme et de l'homme,
– l'anomie et les réactions contre l'anomie,
– irresponsabilité des parents,
– les conditions de logement,
– les conditions d'habitat,
– l'école inadaptée, l'école ou l'on reste encore trois ans alors qu'on est complètement largué,
– l'absence d'espoir, nullité des projets d'avenir,
– suppression du service militaire,
– économie parallèle comme seul échappatoire réaliste, présence des caïds,
– absence de motivation d'intégration,
– etc.

Voir venir les processus pathologiques.

Il y a d'autres processus pathologiques qui se développent naturellement si les pouvoirs et les associations n'interviennent pas judicieusement. Par exemple, certaines formes de chômage des jeunes contribuent peut-être à la production d'une « génération perdue ». Des isolats et des ghettos se forment naturellement, la discrimination négative (à l'embauche ou à l'entrée dans les boites de nuit) s'alimente elle-même à moins qu'on intervienne précocement pour contrer leur installation.

Voilà un ensemble de remarques qui pourraient être discutées et approfondies. Il s’agit dans mon esprit d’amorcer une conversation.

Alain de Vulpian

Et les entreprises ?

Dans la problématique foisonnante, complexe, difficile des banlieues, une chose me saute aux yeux comme le nez au milieu du visage, c'est le rôle des employeurs !
Je connais très bien une jeune rwandaise, ici réfugiée politique, en formation Bac+2, fiable, sérieuse, intelligente, toujours enthousiaste et souriante, qui depuis trois ans ne trouve pas d'autre employeur (à part nous pour quelques heures insuffisantes par semaine) que le Groupe Accor qui la fait travailler 6 à 7 jours sur 7 et la paie à la chambre ! Disons-le, c'est révoltant !
Pas de boulot, pas même un entretien, quel que soit son diplôme, ses qualifications, ses dispositions, à cause de son nom, de son adresse ou de sa couleur de peau… c'est l'enfermement, l'impasse, l'injustice absolue. Cette absence de sortie, ce goulot d'étranglement des meilleures volontés ont de quoi décourager tous ceux qui suivent : les petits frères et les petites sœurs et les cousins bons ou moins bons (mais à quoi bon ?!) à l'école.

Les employeurs ont entre leurs mains, je le ressens clairement comme ça, le moyen de donner un véritable appel d'air aux banlieues, au-delà des milliards de la rénovation urbaine. Pour cela, il leur faut dépasser les a priori et les préjugés. Racistes eux ? Sûrement pas !… mais quoi alors ? Racistes sans s'en rendre compte, comme le conducteur en excès de vitesse « qui n'a jamais eu d'accident », ne se croit pas dangereux… La perception de leur responsabilité personnelle, la sensibilisation et le discernement des employeurs, dans cet enjeu collectif essentiel qu'est l'accès à l'emploi des personnes de banlieues, est un chantier indispensable. Chirac semble ce soir aborder la question dans le bon sens et l'on se prend à espérer que la discrimination à l'embauche diminue comme l'insécurité routière. Question : quels seront les radars et les gendarmes si déterminants pour faire évoluer ceux qui ne se sentaient pas concernés ?

Frappée du silence absolu des patrons sur la question (jusqu'à ce soir), absents de toutes les émissions vues et entendues sur le sujet – mais sans doute pas ou peu invités, c'est aussi significatif – et notamment du Medef, j'ai interrogé Michèle Buinet, directrice de la communication du Centre des Jeunes Dirigeants. Et je découvre que le CJD fait sienne cette question depuis 18 mois avec une étude montrant que les dirigeants préfèrent recruter « qui leur ressemblent », une Charte de la Diversité dans les Entreprises et bientôt un Congrès national largement consacré à ce sujet. A l'étude également dans le réseau, le CV anonyme, une excellente chose à mon sens, et l'accueil dans des conditions privilégiées des entrepreneurs de banlieues. Pas de communication publique pour l'instant « faute de résultats ». Dommage.

Au moins peut-on croire qu'à l'issue de ces violences et des débats qu'elles ont entraînés, les énormes difficultés de recrutement rencontrées par les jeunes de banlieues sont-elles plus palpables, plus réelles, plus objectives pour un plus grand nombre. Qu'un terrain fertile à la sensibilisation, la réflexion et la transformation aura vu le jour sous les carcasses brûlées.

Claire Jouanneault

Banlieues : trois fils à tirer

Quand tant de maires, de responsables associatifs, d'enseignants, de parents se désespèrent d'avoir vu réduites en cendre, en quelques instants, des années d'effort pour rendre les banlieues vivables, peut-on oser parler des quelques signes d'espoir qui apparaissent? J'ai bien conscience que mettre l'accent sur certains éléments encourageants peut paraître hors de propos au moment où chacun fait le compte des destructions et se bat pour que les brasiers ne se réactivent pas. Je crois pourtant que c'est utile si l'on veut que des initiatives fortes soient prises avant que l'attention de l'opinion ne se déplace et qu'on laisse retomber les banlieues dans l'oubli jusqu'à la prochaine flambée de violence.
Quels sont donc ces signes d'espoir ? J'en vois trois : l'attitude progressivement plus responsable des médias, l'implication directe des citoyens dans le maintien de l'ordre, avec les groupes de vigilance citoyenne, l'engagement d'entreprises dans la lutte contre les discriminations.

Des médias plus responsables… dans la durée ?

Pour les médias, ça avait mal commencé : superbes images de feu, palmarès des cités participant aux émeutes, comptabilisation obsessionnelle des voitures brûlées… Les médias ont pourtant vu le danger et ont fini par faire preuve de plus de retenue et de pédagogie. Peut-on imaginer d'aller plus loin dans le sens de la « responsabilité sociétale des producteurs d'information », comme nous l'avons nommée dans l'atelier que nous avons consacré à l'information ? Bien des responsables de rédaction ont promis de ne pas se désintéresser du sujet, une fois les derniers feux éteints. Comment éviter que cet engagement ne soit oublié ? Comment faire en sorte que la télé aide au changement de représentation de jeunes de banlieue ? Doit-on se limiter à ce qu'a évoqué (utilement) le président de la République, la présence à l'antenne des minorités visibles ? Ne faut-il pas aussi imaginer sur le service public des rendez-vous réguliers pour suivre les efforts de reconstruction sociale tout autant que matérielle qui va s'engager ? Un « feuilleton du réel » comme savent en proposer Serge Moati et quelques autres. On a vu ces derniers jours des jeunes, des parents, des maires, des éducateurs, des entrepreneurs, engagés, passionnés, émouvants. Et si nous continuions à les suivre mois après mois, dans leurs succès comme dans leurs difficultés ? Nul doute que ce qu'ils vont vivre sera intéressant à partager.

Des habitants, acteurs de la sécurité

Le deuxième fil à tirer, c'est celui de l'implication des habitants dans la résolution de l'insécurité. Ces derniers jours, on n'a pas vu des milices armées sillonner les rues, on a vu des citoyens occuper chaleureusement un gymnase ou une école pour éviter que les incendiaires n'y viennent. La sécurité n'était plus l'affaire de la seule police, qu'elle soit de proximité ou d'intervention. Jacques Donzelot a très bien décrit comment des villes comme Chicago ont su faire de la « community policing » en associant étroitement à la résolution des problèmes municipalité, habitants et police. Est-il possible de capitaliser sur ces groupes de vigilance pour inventer une « community policing à la française » ? Les maires sauront-ils réunir autour d'une même table ces citoyens, la police et les services publics comme autant d'acteurs responsables de la sécurité ? Qu'on ne dise plus que ce n'est pas notre tradition, que ça ne marchera pas en France ! Certains l'ont déjà fait, comme à la cité des poètes de Pierrefitte. Ne peut-on tirer le fil que suggère le courage tranquille de ces citoyens vigilants ou, encore une fois, reviendra-t-on aux réponses purement institutionnelles ?

Des salariés d'entreprise dans les carnets d'adresse des jeunes des banlieues ?
Le dernier fil concerne les entreprises et leur prise de conscience de la nécessité de lutter contre les discriminations. La charte de la diversité signée avant les évènements des derniers jours va dans le bon sens même si elle touche encore qu'une petite minorité d'entreprises. Là encore le président entend pousser les entreprises dans cette voie. C'est indispensable. On sait cependant que créer des emplois ne se décrète pas. Les entreprises ne peuvent-elles pas participer aussi d'une autre façon à la mobilisation en faveur des banlieues ? Je risque une proposition. On sait que ce qui permet de trouver un emploi, c'est bien sûr les compétences sanctionnées par des diplômes, mais c'est aussi le capital relationnel des personnes. Or chacun convient qu'un jeune habitant en banlieue dispose d'un capital relationnel très réduit. Ses interlocuteurs adultes sont essentiellement des professionnels du travail social qu'il ne rencontre que dans une posture d'aide ou d'assistance.
Ne pourrait-on pas envisager un vaste programme de volontariat ouvert à des salariés d'entreprises pour renforcer massivement le travail fait par les associations. Dans le cadre des activités proposées, des relations se noueraient avec des adultes socialement intégrés, qui pourraient faire bénéficier les jeunes de leur carnet d'adresse. On ne serait pas là dans une logique d'aide directe mais dans le registre de ce que les Québécois appellent le « mentorat », une relation choisie née d'une rencontre à l'occasion d'une activité faite ensemble.
Les entreprises qui participeraient à un tel programme en libérant leurs salariés quelques heures par mois comme elles peuvent le faire aujourd'hui pour les pompiers volontaires, seraient doublement gagnantes : elles permettraient à leurs salariés de s'investir dans une aventure humaine dont bien des enseignements pourraient être réinvestis dans l'entreprise, elles bénéficieraient de contacts préalables entre des jeunes et des salariés facilitant ensuite les recrutements et surtout l'intégration professionnelle.

Les pistes que j'évoque à partir de ces trois fils sont évidemment discutables, ce que j'ai surtout voulu montrer, c'est que ces fils existent, qu'il faut les tirer et tenter de les renouer. Que de nouveaux acteurs, médias, habitants, entreprises peuvent s'y employer avec des rôles inédits, encore largement à inventer, autour d'une idée simple celle d'une responsabilité partagée.

Les Ateliers de la Citoyenneté auront n'en doutons pas à participer à cette réinvention des banlieues.

Hervé Chaygneaud-Dupuy

J'avais dit à Hervé que je ne voulais pas en parler.
Analyser, expliquer, rappeler, dénoncer, beaucoup des choses que j'entends sur l'explosion dans les banlieues me paraissent fondées (histoire de l'immigration, de l'urbanisation, l'école, le chômage, la télé etc.) et pourtant ne me suffisent pas à comprendre ce que je voudrais savoir : la vie qui se déroule là, est-elle vraiment un autre monde que celui dans lequel que je vis ? les enfants n'y jouent-ils pas ? les adolescents n'y tombent-ils pas amoureux ? les parents n'y aiment-ils pas leurs enfants ? les adultes n'y vieillissent-ils pas ? Sont-ils si autres, ces autres-là, qu'il nous faille les passer au tamis de l'histoire, de la sociologie, de l'interprétation des codes et des symboles pour se dire qu'on est fait de la même pâte ?

Le garde-fou pour ne pas tomber dans le panneau grand format (explication/solution à la crise sociale) est, me semble-t-il, de garder l'échelle qui nous a rassemblés aux Ateliers, celle de la personne. Chaque personne, reconnue dans son irréductible singularité, est engagée, par cette reconnaissance même, à répondre d'elle-même et de ses actes. La modestie de l'échelle en est la valeur, c'est elle qui signifie notre humanité. Ça ne résoudra pas la crise qui secoue ce pays découvrant, en ce miroir grossissant, que la paix est fondée sur la justice. Mais ça permet au moins de continuer à croire et à œuvrer à d'invisibles mais réelles transformations.

Pascale Puéchavy

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