…et si nous devenions des “citoyens entreprenants” ?

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Lettre d’info n° 16 – 9 juillet 2004

Filed under: Lettres d'info — Auteur : — 9 Juil 2004 —

Un grand merci à tous les participants de la rencontre plénières du 18 juin 2004 … encore une journée riche en débats et en rencontres !

La vie des ateliers

Retour sur le débat matinal de la rencontre plénière

Evolutions de la démocratie,
quelle place pour une citoyenneté entreprenante?
Face aux dysfonctionnements de la démocratie on cherche le plus souvent à revenir à l’état antérieur jugé forcément meilleur. Ce sont tous les RE : REfonder la politique, REnover l’autorité de la loi, REdonner sa place au Parlement… N’est-il pas temps de faire du neuf en voyant à la fois les impasses des deux voies classiques de la démocratie et en regardant ce qui semble émerger ?
Démocratie directe, démocratie représentative sont les deux approches qui structurent encore notre conception de la démocratie. Si la démocratie directe a été vécue dans le contexte particulier de la cité athénienne, la démocratie représentative s’est cependant imposée à la modernité.
Benjamin Constant a eu raison sur Jean-Jacques Rousseau. Dans la suite de la tradition de la démocratie athénienne, Rousseau voulait que chaque citoyen soit impliqué dans l’élaboration de la volonté générale. Pour lui en effet c’était la condition pour concilier liberté et soumission à la loi. Mais alors que Rousseau reste la référence, nos sociétés modernes ont dans les faits préféré la définition de la liberté donnée par Benjamin Constant : « la liberté s’exerce dans la jouissance paisible de l’indépendance privée ». Nous avons choisi les libertés garanties par des droits plutôt que l’implication dans des choix faits en commun. Constant est extrêmement clairvoyant en écrivant en 1819 : « plus l’exercice de nos droits politiques nous laissera de temps pour nos intérêts privés, plus la liberté nous sera précieuse ».
L’ennui est que la démocratie devient ainsi un simple cadre, précieux pour ce qu’il permet, mais pas pour lui-même. On se préoccupe d’accroître les droits dont on dispose mais on ne cherche pas à s’impliquer dans le fonctionnement de la démocratie représentative, le recul de la participation électorale en est aujourd’hui la manifestation la plus marquante.
Mais, en parallèle, on constate une émergence de la société civile dans l’espace public. Le mouvement des chercheurs, parmi bien d’autres, est emblématique d’une volonté de construction collective du bien commun.
Si l’on n’arrive plus à « réparer » la démocratie représentative et si l’on constate les prémices de nouveaux modes d’implication c’est peut-être qu’un troisième temps de la démocratie est en train de naître. Mais ce troisième temps doit être clairement identifié pour être communément admis.
Il faut donc, pour donner un souffle nouveau à la démocratie, une promesse aussi forte que celle d’Athènes (le pouvoir par l’implication ) ou de 1789 (la liberté par les droits). La démocratie du XXIème siècle doit pouvoir permettre le bonheur de se relier. De nombreux auteurs très différents les uns des autres tracent des pistes en ce sens. Jacques Attali en faisant l’éloge de la fraternité (aptitude à se réjouir du bonheur des autres), Roger Sue, sociologue, en proposant de miser sur le lien d’association, Pierre Calame, dirigeant de la Fondation pour le Progrès de l’Homme, en inversant la logique « penser global, agir local » en un « penser local, agir global ». Le point commun est de partir des personnes, de leur capacité à se relier pour traiter des questions qui les concernent puis de mettre en œuvre des approches nouvelles en trouvant des alliés dans des réseaux allant du local au global.

Il s’agit bien d’une logique de citoyenneté entreprenante, telle que nous tentons de la développer au sein des Ateliers. Comment face à cela, regarder les démarches de démocratie participative mises en place progressivement par les collectivités ? Pour Gérard Claisse, vice-président du grand Lyon chargé de la participation, il y a une large convergence sur la nécessité de faire plus de place aux citoyens. Il est lui-même passé d’une action dans la société civile (sur la gratuité du périphérique de Lyon) à une action politique avec la même conviction qu’il faut faire travailler ensemble élus, citoyens et techniciens pour élaborer les solutions les plus adaptées. Il voit donc plutôt une évolution progressive de la démocratie qu’un changement de nature. Pour lui, il n’y a pas de promesse nouvelle, mais des changements de comportements négociés pas à pas. Il est attentif à ne pas casser les logiques institutionnelles. Il reconnaît que cette voie est malaisée car les changements culturels qu’elle implique ne sont pas encore largement partagés.
Tous les participants au débat insistent sur ces difficultés de la démocratie participative : risque d’instrumentalisation, atomisation de la société civile face aux pouvoirs, retour du religieux dans le débat notamment médiatique, impossibilité d’avoir un sentiment d’appartenance face au mille-feuille institutionnel… Chacun admet la nécessité de méthodes rigoureuses pour que l’expression des citoyens soit construite. L’idée qui ressort est qu’il faut partir des personnes (et non pas d’individus désincarnés faisant abstraction de leurs appartenances) en construisant des groupes qui aident à se décentrer, à prendre en compte la parole de l’autre. Nous avons expérimenté de tels collectifs au sein des Ateliers. Chacun en témoigne à sa manière, mais avec des mots forts : la « vertu » des Romains ; une forme de « spiritualité ».
On est bien dans cette ambivalence : d’un côté la force vécue d’une éthique de la discussion; de l’autre l’incertitude face à un monde implacable. On ne peut pas savoir si ce qu’on fait a une chance réelle de transformer le monde. D’où la voie choisie : « on joue et on y croit ». « A quoi ça sert ? … on verra en avançant ! » …La discussion en est restée là, comme en suspens …
La voie des Ateliers est bien celle-là. Elle est ambitieuse et modeste à la fois.

Je ne peux néanmoins m’empêcher de penser qu’il faut aussi travailler à une transformation du cadre institutionnel de la démocratie. Je crains sinon que les dysfonctionnements actuels ne s’amplifient particulièrement au niveau national. Peut-on continuer longtemps à faire des réformes sans perspectives d’avenir, simplement pour combler (partiellement !) des déficits ? Dans la conjonction qui s’est réalisée entre les chercheurs et l’opinion, dans la victoire judiciaire des « recalculés », on voit bien que la société civile n’accepte plus que les politiques tranchent seuls. Pour le moment chacun tolère encore les atermoiements et les reculades. Mais pour combien de temps ? Si notre démocratie ne fait pas l’effort de se transformer en profondeur, elle court le risque réel que les citoyens se résignent à un régime autoritaire par souci d’efficacité. Il est donc sans doute indispensable d’agir en même temps par le bas, comme le font les Ateliers, et par le haut pour concevoir un régime politique qui donne toutes sa place à la promesse du bonheur de se relier.

Hervé Chaygneaud-Dupuy

N’hésitez pas à continuer ce débat au travers de la lettre d’info …

Les nouveaux ateliers de la rentrée
Suite aux échanges de la plénière et du comité d’orientation réuni à Lyon et à Paris début juillet, deux nouveaux ateliers seront proposés à partir de septembre.
Le premier portera sur le thème « fraternité et laïcité » en lien avec « Marianne et Abraham », le groupe constitué par Michel Lansard qui accompagne depuis le début le développement des Initiales. La problématique du groupe pourra s’inspirer du texte rédigé par Guy Emerard il y a quelques mois sur ce thème (voir ci-dessous). Plusieurs personnes ont par ailleurs montré leur intérêt pour ce thème et sont prêts à croiser leurs réflexions avec les nôtres (Philippe Jessu, rencontré à la Fonda, a travaillé sur le thème « Islam et laïcité » à la ligue des droits de l’homme ; par ailleurs le Club des Vigilants lance un groupe de réflexion sur le sujet). Nous chercherons à travers ce thème à sortir de la vision qui réduit la question du « vivre ensemble » à la question religieuse, elle-même ramené à celle de l’Islam, finalement abordée que sous l’angle du « voile ». Ce qui est en cause , ce sont bien les « ressorts de la socialisation ».
Le deuxième aura pour thème « la loi, le politique et le citoyen ». Ce thème découle tout naturellement des échanges de la plénière sur la place du citoyen dans la démocratie contemporaine. Cette relation du politique et du citoyen est habituellement étudiée au plan local autour des démarches de démocratie participatives. Il nous emble essentiel de porter la discussion au niveau de la loi en raison de sa place centrale dans l’action publique française et plus généralement dans notre culture politique.
NB : le troisième thème, qui avait été évoqué lors de la plénière sur « culture et citoyenneté » n’a pas eu d’écho pour l’instant. Peut-être reviendra-t-il au cours d’une future rencontre des Initiales…

Fraternité et laïcité
Texte écrit par Guy Emerard le 29 avril 2004

Malgré ses ambiguïtés, la loi qui interdit le port de signes ostensibles dans les lieux publics a été votée par une très large majorité. Les sondages confirment que la plupart de nos concitoyens en approuvent l'esprit, ce qui veut dire qu'ils sont favorables à l'intégration des musulmans dans la communauté nationale à condition qu'ils deviennent laïcs. Respecter les convictions d'autrui, s'interdire tout prosélytisme, la plupart des français musulmans en sont d'accord et il est heureux que l'imam de la Mosquée Al Aqsar du Caire ait déclaré que la Coran impose à ses fidèles de se conformer aux lois des pays dans lesquels ils ne sont pas majoritaires.

Déclaration apaisante mais… marquée par la résignation et qui laisse planer un doute sur l'adhésion durable de concitoyens musulmans à la laïcité. Il faut essayer de les comprendre en se souvenant que l'Islam se considère comme détenteur de l'unique vérité. Doit-on en déduire que la France devra finir par renoncer à la laïcité ou que les français musulmans devront abandonner leur foi ? Heureusement non si l'on s'en réfère à l'exemple du catholicisme qui, après Vatican II, a su renoncer à sa vision hégémonique (« un seul baptême, une seule foi… »)

Comment s'est faite cette évolution ? On peut l'imaginer à partir d'une remarque de Paul Thibaud, l'ancien Directeur de la revue « Esprit ». Au cours d'une récente émission d'Arte, il faisait observer qu'en faisant de la fraternité l'un des principes de sa devise nationale -cas unique au monde- la République française avait laïcisé le commandement d'amour. Pourquoi cette exception ? On peut imaginer qu'après avoir voulu concilier la liberté (fondement de la citoyenneté) et l'égalité pour mettre fin aux privilèges de l'Ancien Régime (« quelle peine vous êtes-vous donnée outre celle de naître ? »), les conventionnels aient eu le souci de ne pas couper les racines chrétiennes de « la fille aînée de l'Eglise ». Souci que l'on retrouve dans la commission récemment chargée d'élaborer la « Constitution européenne » ; mais en notant que ceux-là s'en sont nettement mieux sortis que ceux-ci !

Fraternité donc, et même s'il n'en reste pas grand chose, le principe demeure. Mais est difficile de codifier l'amour du prochain. C'est pourquoi la République s'est généralement montrée bienveillante envers les institutions caritatives très majoritairement chrétiennes avant d'inventer l'Etat providence qui a accompagné leur déclin et fait rentrer le religieux dans la sphère privée. La fraternité décrétée, imposée, administrée… n'est pas toujours une réussite et on en sait le prix mais s'appuyer sur les églises favorise le communautarisme. On le voit aujourd'hui aussi bien aux USA qu'en Palestine !

Oublier la fraternité, c'est prendre le risque d'une société émiettée ; la codifier, c'est la nier.

Pour sortir de cette impasse il faudrait lier fraternité ET laïcité en considérant qu'il y a entre ces deux principes, un équilibre, une tension complémentaire, comme entre liberté et égalité. Et l'on pourrait se demander si notre conception universelle de la citoyenneté n'est pas mise à mal, par manque de fraternité ? Laïciser la loi d'amour c'est bien mais ça ne peut marcher que si chacun y met du sien, le principe doit venir d'en haut mais la pratique, d'en bas. Ce que les Religions savent bien mieux faire que les Etats.

Aussi l'Eglise n'a-t-elle pas tort de souhaiter que la constitution européenne fasse référence au christianisme. Mais ne devrait-elle plutôt exiger que la fraternité devienne une pratique de gouvernement ? Ce serait conforme à un autre de ses principes, celui de subsidiarité, que toutes les religions d'amour et tous les mouvements philanthropiques peuvent faire leur et qui les amène à agir en sorte que les institutions publiques prennent le plus possible le relais de leurs missions.

De même, pour pousser nos concitoyens musulmans à intérioriser la laïcité, plutôt que de la brandir comme l'unique vérité et vouloir l'imposer par la loi, ne vaudrait-il pas mieux montrer qu'elle va de paire avec la fraternité ? C'est peut-être comme cela qu'il faudrait penser l'intégration et plus généralement la réparation de la fracture sociale. Si c'était l'Islam qui nous l'avait rappelé nous ne pourrions que lui en être reconnaissant et reconnaître là, l'un de ses apports les plus positifs.
Cahier de vacances

Vous trouverez dans votre boite aux lettres électronique un cahier de vacances que vous pourrez nous renvoyer à la rentrée rempli de toutes vos réflexions citoyennes estivales !! Bon été à tous, avec une pensée particulière à celles et ceux qui ne partent pas cette année en vacances.

 

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