…et si nous devenions des “citoyens entreprenants” ?

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Lettre d’info n° 13 – 23 avril 2004

Filed under: Lettres d'info — Auteur : — 23 Avr 2004 —

Numéro spécial de la lettre, car la lecture d’un article de Rosanvallon me pousse à parler en mon nom personnel, en allant au-delà de mon rôle d’animateur des Ateliers. N’hésitez pas à réagir si vous estimez que ce n’était pas approprié, j’en tiendrai compte. Bonne lecture (j’espère !), et bon week end.

Et n’oubliez pas le site internet des Ateliers : www.ateliersdelacitoyennete.org

Quand on constate que les fondements de la vie démocratique s’obscurcissent, peut-on s’arrêter au constat ?

Vous avez peut-être lu l’analyse de Pierre Rosanvallon à la Une du Monde daté du 17 avril : « le nouvel âge des majorités ». Il décrit l’apparition de majorités « superposées » : majorité constitutionnelle issue des scrutins de 2002, majorité virtuelle des dernières élections prise en compte par Jacques Chirac dans sa réorientation sociale (virtuelle, elle aussi ?), majorités sociales qui se dressent pour refuser les réformes. Il y voit un « obscurcissement des fondements de la vie démocratique ». Pour lui « légitimité et gouvernabilité se trouvent de plus en plus dissociées », Il le constate mais avoue qu’il n’y a « pas de solution simple » à cette dissociation.
Rosanvallon nous invite ainsi à un exercice de lucidité mais sans offrir la moindre perspective. Cette attitude désormais fréquente chez les intellectuels, ce désenchantement stoïque m’insupporte encore plus que les folles certitudes des lendemains qui chantent. Pour moi le rôle de l’intellectuel ne peut pas se limiter à décoder avec justesse les errements du temps, c’est trop facile ce côté « je vous aurai prévenu » ! Un peu d’audace serait bienvenue pour anticiper ce que nous pourrions faire advenir. Mais pour cela, il faut sortir du cadre. Oui, « un certain nombre de fondements de la vie démocratique s’obscurcissent », tirons-en donc les conséquences et inventons d’autres fondements. L’enjeu est là. Il n’est pas dans le énième rapport sur la modernisation de la vie politique. Dernier en date, celui d’un parlementaire UMP, Jérôme Chartier qui préconise de rendre les institutions plus lisibles (définition fixe des compétences des ministères, changement des directions d’administration à chaque changement de majorité,…), de renforcer la mission de contrôle du Parlement (sessions consacrées à la simplification législative,…), de rénover la communication politique (émissions des chaînes parlementaires sur les ondes hertziennes,…), de renforcer la participation électorale (maintien de seulement 2 candidats au deuxième tour des élections, reconnaissance du vote blanc,…). De bonnes idées dans l’ensemble mais rien qui ressemble à de nouveaux fondements.
A ce stade, forcément, vous m’attendez au tournant. « Il vient de s’en prendre à un intellectuel de renom et à un honorable parlementaire, qu’a-t-il donc à proposer de si nouveau ? » Quelque chose qui me semble effectivement réellement nouveau… mais forcément discutable, sans doute inacceptable pour certains, mais qui permet, à mon sens de se poser la question au bon niveau. Ma « solution » n’est peut-être pas la bonne, mais la mettre au débat permet de réfléchir à ce qui doit réellement fonder la démocratie du siècle qui commence.
Ce qui suit avait été écrit il y a quelques mois mais j’avais renoncé à le publier. Aujourd’hui je pense que ça peut être utile, sans nuire aux Ateliers qui ont leurs réflexions propres. En clair, je ne souhaite pas que cette proposition phagocyte nos échanges au sein des Ateliers, mais j’arrive à un point où j'ai besoin d'expliciter le rapport entre ma recherche personnelle sur les conditions du renouvellement des fondements de la démocratie et notre engagement collectif en faveur d'une citoyenneté entreprenante.

Le développement de la citoyenneté entreprenante, tel que je le conçois, peut être vu comme un processus permettant de modifier la RELATION entre citoyens et politiques : par LA TRANSFORMATION DE L’ACTION PUBLIQUE pour qu’elle réponde plus efficacement au citoyen ; par LA TRANSFORMATION DE LA CITOYENNETE pour que les citoyens perçoivent qu’ils ont prise sur leur avenir. C'est à partir de là que je pose des questions déstabilisantes. Qu'est-ce qui empêche aujourd'hui cette relation de plain-pied des citoyens et des politiques pour questionner le fonctionnement des institutions et inventer ensemble des solutions qui prennent en compte la réalité vécue ? Pourquoi la démocratie participative, la proximité si souvent mises en avant produisent-elles aussi peu d'effet ? Pourquoi les citoyens adoptent-ils plus souvent des postures d'opposition et de revendication que de co-construction ?
Les réponses les plus courantes sont toujours des mises en cause de l'AUTRE : les citoyens se replieraient dans un individualisme indifférent aux enjeux du bien commun ; les élus seraient coupés de la réalité sociale. Ce qui me semble au cœur de la crise, c'est moins les attitudes de chaque acteur pris séparément que la dégradation de leur relation.
Le fondement de cette relation c'est l'élection. Or le vote est devenu un contre-pouvoir. Il n'est plus majoritairement un choix positif en faveur d'une politique ou même d'un homme (femme). Il est avant tout un acte de défiance et de sanction.
La conséquence que je vois est terrible : l'électeur devient l'ennemi de l'homme politique puisque l'enjeu n'est plus de convaincre de l'intérêt d'une politique mais de désamorcer des mécontentements, de déjouer des pièges. La relation avec l'électeur est de ce fait irrémédiablement viciée : toutes les préventions et les ruses sont bonnes pour amadouer l'électeur irascible, un mot non calculé et c'est la catastrophe.

Peut-on sortir de cette relation de défiance qui dénature le processus électoral ? Pour moi, le système est tellement contraint que je ne vois pas ce qui permettrait de recréer de la confiance. Le mandat unique est souvent évoqué comme solution possible. S'il va dans le bon sens, je ne crois pas qu'il soit suffisant.
Je pense que nous devons introduire d'autres ingrédients aux côtés de l'élection pour que les citoyens aient prise sur les décisions. La démocratie athénienne en donnant des responsabilités multiples à des citoyens tirés au sort me semble avoir été une approche trop vite rangée au rayon des Antiquités ( !) Pour ceux qui veulent creuser cette piste, je conseille la lecture d'un petit livre de l'historien anglais Moses Finley « Démocratie antique et démocratie moderne » (en poche chez Payot). Mon idée n'est pas de préférer la démocratie directe à la démocratie représentative. Je crois en effet à l'importance de la délibération collective pour élaborer des solutions acceptables (je ne suis donc pas un adepte du référendum qui oblige à trancher par oui ou non). Il me semble en revanche intéressant d'examiner l'hypothèse d'une cohabitation de citoyens tirés au sort (les députés) et de politiques élus (le président et son équipe gouvernementale) qui co-élaboreraient les textes de loi. Tirer au sort pour désigner les députés ! Voilà l’idée que je vous livre, sans entrer dans le détail, pour avoir votre réaction sur le principe.

J’ai écrit un opuscule sur le sujet. Je cherche à le faire publier mais ce ne sera pas sans en avoir débattu auparavant avec les membres du réseau que nous constituons. Comme le disait Gaston Jouffroy, un des initiateurs des Ateliers, le tirage au sort des députés est un bon moyen de se poser des questions difficiles mais utiles (un « analyseur » selon sa terminologie), il n'est pas une réponse achevée. A la réflexion, si publication il doit y avoir, je pense même qu'elle pourrait être plurielle, pour tenir compte des avis forcément contradictoires sur cette modalité de renforcement du rôle des citoyens dans nos démocraties dévitalisées.

Si vous souhaitez en savoir plus sur le sujet, vous trouverez le texte (47 pages) sur notre site de travail coopératif.

Hervé CHAYGNEAUD-DUPUY

Un commentaire

    Bonjour !

    Très intéressant, votre texte.

    J’ignore si, entretemps, vous êtes parvenu à faire publier votre opuscule, mais je me permets de vous signaler l’existence d’un ouvrage paru récemment, et que je trouve personnellement assez éclairant à ce sujet, à savoir le « Manifeste pour une Nouvelle Démocratie » (je l’ai commandé directement chez l’éditeur, voir http://www.edilivre.com/doc/1195). L’auteur y explique en effet comment l’on pourrait mettre sur pied un système d’élection des parlementaires basé sur le tirage au sort sans que ce sytème ne tourne à rien (la crainte de nombreux observateurs étant en effet que « envoyer au Parlement n’importe qui donne n’importe quoi »), et, en toute franchise, malgré tous mes efforts, j’avoue ne pas être parvenu à trouver la faille dans la proposition de l’auteur (le système en question ne consistant bien sûr pas en un « simple » tirage au sort, il est tout de même quelque peu plus complexe).

    Je peux me tromper, mais j’ai tout l’impression que, sous l’une ou l’autre forme, le tirage au sort est appelé à redevenir fort à la mode dans les prochaines années !

    Bien à vous,

    Jean Nizet

    Comment by Jean Nizet — 12 octobre 2007 @ 19:03

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