…et si nous devenions des “citoyens entreprenants” ?

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lettre d’info n°47 – 12 juin 2007

Filed under: Lettres d'info — Auteur : — 14 Juin 2007 —

Une lettre spéciale sur la plénière que nous venons de consacrer aux Bourses du Temps qui sont expérimentées avec le Conseil général de la Côte-d'Or. Un temps d'échange très enrichissant qui a suscité des réactions écrites que vous trouverez ci-après. Lundi 18 juin nous avons à nouveau une occasion de réfléchir ensemble aux échanges de savoirs avec la rencontre des INITIALES. Il est encore temps de s'inscrire (même si nous sommes déjà nombreux à être inscrits).

Retours sur les Bourses du Temps

Des paradoxes fertiles

Je peux l'avouer maintenant : même si cette présentation de l'expérience menée avec le conseil général de la Côte-d'Or nous avait été demandée par beaucoup d'entre vous, j'avais un peu peur de l'autopromotion, loin de l'esprit des plénières précédentes, dont le déroulement laisse toujours place à l'imprévu. C'était mal connaître celles et ceux qui viennent aux Ateliers ! Ce fut une véritable plénière, dense, rythmée, avec ses moments d'émotion, de doute, de découverte.  .

L'émotion est venue d'entrée, à l'issue de la projection du reportage de France 3 : Myriam Azzedine a éclaté en sanglots, bouleversée de voir se réaliser une démarche dont elle rêvait depuis la rencontre des Initiales que nous avions consacrée à l'argent. Concrétiser des rêves de citoyenneté en actes, même si cette concrétisation pose encore beaucoup de questions, quelle plus belle confirmation de l'utilité de notre action !
Le doute, ni Bruno Vincenti ni moi ne l'avons occulté face aux difficultés de l'animation d'une dynamique durable. Comment faire pour qu'au-delà de notre capacité à susciter l'intérêt initial, les personnes inscrites aux Bourses du Temps s'engagent réellement dans des échanges ? Face à cette interrogation posée sans fard, les participants qui connaissent bien le fonctionnement des Systèmes d'échange locaux (les SEL) n'ont pas hésité non plus à témoigner de difficultés identiques. Dans les SEL aussi, seul un petit nombre d'inscrits échangent régulièrement.
C'est sans doute en raison de ces instants de vérité que les échanges ont pu conduire à des découvertes intéressantes, à partir de plusieurs paradoxes.

Le paradoxe de la proximité

A première vue, chacun convient que pour faciliter les échanges, la proximité est indispensable : la confiance suppose d'avoir quelque chose en commun, et le voisinage est pour beaucoup une des clés de cette connivence implicite. Et puis c'est toujours plus simple de donner un coup de main sans avoir pour cela à traverser la ville. C'est du bon sens apparent… mais Colette Desbois instille le doute : aujourd'hui on se met à rechercher des formes d'échanges qui n'engagent pas complètement (cf le succès des sites comme ebay) ; ça peut être bien de ne pas recroiser tous les jours la personne avec laquelle on a eu un échange mais qu'on ne veut pas voir entrer pour autant dans sa vie quotidienne. Les SEL eux-mêmes comprennent que la proximité nécessaire aux échanges n'est pas forcément géographique : alors qu'il y avait à Lyon des SEL de quartier, un regroupement s'est révélé nécessaire pour assurer une réelle complémentarité des offres et des demandes. L'échelle départementale est donc finalement sans doute bien adaptée pour articuler proximité et envergure. La confiance nécessaire passera sans doute plus par la convivialité que par le voisinage : le partage de repas est apparu à tous le meilleur chemin pour construire les bases de cette confiance. Vive les pique-niques partagés !
Antoine Gouinguenet, un des animateurs bénévoles des Bourses du Temps, insiste sur un autre aspect : l'articulation entre le site Internet et le contact direct. Aucun des deux ne peut suffire seul, il faut inventer une navigation entre les deux et accompagner les plus réticents à l'Internet pour qu'ils bénéficient de l'outil grâce à des relais locaux.
Le paradoxe de l'occasionnel

Comment créer des liens sociaux, but ultime des Bourses du Temps, alors qu'on privilégie les échanges occasionnels plutôt que les services rendus dans la durée ? La question, posée ainsi, semble remettre en cause le choix fait en Côte-d'Or de veiller à ce que les échanges ne se concentrent pas sur une relation bilatérale dans la durée, pour éviter la concurrence avec les entreprises de service (artisans, services à la personne). Ce qui ressort nettement de l'échange, c'est que la vision des « liens sociaux » est trop stéréotypée. Les liens sont multiformes et engagent à des degrés divers. Les liens tissés dans les Bourses du Temps sont volontairement des « liens faibles », le maillon manquant pour que les individualistes que nous sommes tous très largement puissent entrer en relation, justement parce que l'engagement… n'engage pas trop ! On pourrait ainsi imaginer une « écologie globale des liens sociaux », comme le soutenait Jean-Pierre Reinmann, avec des échelons diversifiés du moins impliquant (les BdT) au plus impliquant (le salariat) en passant par le bénévolat et le volontariat auquel les Ateliers se sont aussi intéressés.

Le paradoxe de l'institutionnalisation

Chacun a convenu que la grande différence entre les SEL et les Bourses du Temps était l'implication du conseil général dans la démarche. François-Xavier Dugourd, élu en charge du social au conseil général, rappelle que le dispositif s'inscrit dans une politique de développement de l'intergénérationnel afin de lutter contre les risques liés à l'isolement. C'est très largement parce que l'institution est à la fois promoteur et garant des Bourses du Temps que des gens qui ne seraient pas allés dans un SEL franchissent le pas. On ne devient pas militant en participant aux Bourses du Temps, contrairement à ce que suppose l'engagement dans un SEL. Le risque est alors inverse : que les gens viennent aux BdT pour consommer un service offert par la collectivité. Ce qu'il faut comprendre, c'est qu'il n'y a pas de service collectif, le service, il dépend entièrement des personnes qui participent au dispositif. Ce qu'apporte la collectivité, c'est l'infrastructure. Michel Scriban, complété par Bernard Houot, comparent l'apport du conseil général à la mise à disposition des routes : les automobilistes y circulent librement à condition de respecter quelques règles de bonne conduite (la Charte des BdT équivaut au code de la route). L'essentiel est donc de ne pas figer l'usage des BdT dans une seule modalité qui serait « idéologiquement » jugée bonne. A chacun d'exercer sa responsabilité. Jean-François Lambert envisage plusieurs façons de passer par les BdT : les échanges peuvent déboucher sur des liens amicaux, sur des relations commerciales durables, sur la création d'une nouvelle activité, peu importe : l'essentiel est que des liens aient été facilités à un moment donné.

Un lieu d'émergence de compétences ?

Les BdT ont pour but l'échange de compétences. Mais ce que souligne Colette Desbois, c'est que  le fait même d'entrer dans ce dispositif est en soi « développeur de compétences ». Elle en propose quelques-unes : prendre conscience que l'on est porteur de savoirs et de savoir-faire, être capable d'entrer en relation avec des gens jusque-là inconnus, savoir dire oui ou non à une sollicitation, gérer une relation de service sans se sur-responsabiliser,… Il serait utile que les BdT donnent un cadre pour mettre en évidence et partager la découverte de ces compétences entre participants. Bruno Vincenti renchérit en voyant dans ce processus d'acquisition de compétences relationnelles, un moyen de faciliter l'insertion professionnelle de personnes éloignées de l'emploi. Elisabeth Sénégas, qui anime l'atelier « précarité et citoyenneté » à Voiron acquiesce… à condition que ce ne soit pas un nouveau dispositif pensé à la place de ceux qui en auraient l'usage.

Les Bourses du Temps sont le fruit d'une rencontre. Elles auraient pu n'être qu'un « business » né d'une opportunité. La mise en discussion permise par la plénière m'a au contraire montré l'étonnante convergence des démarches : avec les Bourses du Temps, nous déployons un nouvel instrument au service de l'empowerment des citoyens, de leur capacité à se relier tout en restant pleinement des individus responsables. Pas étonnant donc que la démarche ait un réel écho : elle est en phase avec l'aspiration sur laquelle s'est construite l'aventure des Ateliers. Elle devra donc continuer à être partagée au sein des Ateliers.

Hervé Chaygneaud-Dupuy

3 questions à François-Xavier Dugourd

1- plusieurs participants se sont intéressés au fait que vous ayez mis en place les BdT en y associant les élus d'opposition. Comment le clivage politique a-t-il été dépassé ?

Assez naturellement, en fait. Nous avons voulu ouvrir l'expérimentation à la fois à des cantons ruraux et urbains mais aussi aux diverses sensibilités de l'assemblée départementale. Nous avons lancé un appel au volontariat. La délibération qui prévoit l'extension de l'expérimentation vient d'être votée à l'unanimité et nous avons déjà des candidatures de cantons de sensibilités politiques différentes.

2- vous avez insisté sur la nécessité de l'équilibre entre l'appui de l'institution et le respect d'une dynamique partant de la société. Est-ce que cela préfigure d'autres façons de concevoir l'action publique ?

Ma conviction, c'est que la collectivité n'est pas là pour tout faire mais pour faciliter, stimuler, offrir un environnement favorable à l'initiative. Les Bourses du Temps s'inscrivent bien dans cette approche. Il faut de la souplesse pour que les échanges entre citoyens se développent.

3- vous avez indiqué que les citoyens devaient être partie prenante du pilotage des Bourses du Temps. Pouvez-vous préciser la manière dont vous l'envisagez ?

Aujourd'hui cette participation des citoyens est très informelle : les animateurs des permanences, eux-mêmes bénévoles, font remonter les attentes des participants. Nous avons conscience que nous aurons à organiser progressivement cette montée en puissance des participants dans l'organisation, sans tomber dans une institutionnalisation trop lourde. Un groupe de suivi pourrait voir le jour avec toutes les parties prenantes représentées.

Les entremetteurs

Préalable : ceci est un appel à idées pour consolider les Bourses du Temps à partir de ces modestes réflexions sur la nature humaine.

La plénière m'a permis d'affiner ma perception du système Bourses du Temps. Et notamment de mieux saisir la redoutable contrainte de la résistance-à-la-rencontre-avec-l'inconnu(e), universelle et récurrente (irais-je covoiturer avec un vague habitant de mon secteur, malgré les avantages pratiques et financiers ?…).
A titre d'exemple personnel : j'ai profité avec plaisir pour la 1ère fois de la fête des voisins dans mon immeuble, grâce à d'aimables et joyeux retraités qui ont pris l'initiative. Où l'on voit qu'il est plus facile de passer le pas du PPEC : le + petit engagement commun (le pastis), que de « faire avec » : je n'ai pas eu pour l'instant d'autres contacts avec ces voisins, encore moins de velléités de partager quoi que ce soit avec eux.
Si je poursuis l'analogie fête des voisins / bourses du temps, j'en déduis donc que le système est simple et séduisant en théorie, mais se mâtine de 3 obstacles intimes successifs, qui se situent dans le passage à l'acte :
1. briser la glace entre anonymes
2. se trouver une première action commune
3.  dépasser le « one shot » [ndlr pour les anglo-allergiques : one shot = action sans suite]

On fait appel ici à la volonté des participants. Ils viennent volontiers mais ils ne constituent pas une communauté préalable. Affleure la nécessité d'un volontarisme incessant des animateurs du système pour qu'ils se conjuguent. Apparaît donc la fonction clé de voûte de ce type de système, celle d'entremetteur.

1.  Le « bris de glace » est peut-être le moins problématique : pique-nique de rentrée, places de marché, permanences des bénévoles… jouent un rôle facilitateur. Le participant est venu, il est boursicophile à priori.
Peut-on imaginer des équivalents sur les 2 points suivants ?? Par exemple :
2. Jouer les intermédiaires pour des mariages un rien forcés, un peu comme on force la main dans un débat à un timide qui se révèle passionnant une fois qu'il se sent autorisé… ? Sur le même registre, influer sur la formulation d'offres/demandes pour qu'elles s'emboîtent mieux, donc là aussi forcer un tantinet la rencontre ? Avez-vous déjà tenté en animation de telles démarches quasi matrimoniales ? On aime parfois se faire pousser un peu par un tiers pour accepter la 1ère danse !

3. Reprendre les mêmes techniques avec un danseur un peu + expérimenté. Après une première expérience, on peut sans doute d'autant mieux « accoucher » la personne de ses envies et disponibilités. C'est aussi un rôle pour les animateurs, les bénévoles lors des permanences et peut-être  la future personne dédiée du Conseil Général…

Et à terme, le participant pourrait-il engranger des bonus, type réductions ou accès privilégié à des services ou informations du département (inspiration directe de Sol et autres) ? Ou tout autre forme d'avantage à en être.
Voilà, au-delà de ces quelques réflexions relationnelles, je lance un appel aux imaginations pour enrichir les trucs et astuces facilitateurs de la participation.

Denis Bernadet

La place du village réinventée

Tout d’abord bravo pour cette réunion bien minutée qui permet de retrouver sans tarder le soleil et la pelouse à tondre.

Le croisement des témoignages et des questions est une véritable mine pour décrire ce que pourrait-être les définitions de la plateforme de communication et d’échanges « multi-modales » où les animateurs pourront s’élancer vers les populations solitaires et « lessivées de TV »  ! Cette place de village sera alors ce que les gens en feront avec les estaminets et boutiques qui sont autour ou les bonimenteurs sur le terrain de boule…

Michel Scriban

 

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