…et si nous devenions des “citoyens entreprenants” ?

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lettre d’info numéro 58 – juillet 09

Filed under: Lettres d'info,Non classé — Auteur : — 2 Juil 2009 —

Quelques nouvelles des Ateliers avant la coupure estivale et deux textes d’Hervé Chaygneaud-Dupuy, l’un sur l’art de la réforme dans une société d’individus, l’autre sur la question grave qui se pose derrière le débat sur la Burqa. Deux textes qui pointent bien les contradictions qui minent notre société : d’un côté une capacité à agir dans le sens d’une plus grande fraternité, de l’autre des tendances au repli sur soi et à la peur de l’autre. La responsabilité des politiques est majeure : ils peuvent conforter l’une ou l’autre face de notre société par leur action.

Réforme : pourquoi ça ne marche pas, comment ça pourrait marcher

Pas de réforme sans confiance dans les capacités de la société à se transformer

Jospin, Raffarin, Villepin et Sarkozy ont testé des modes de réforme apparemment très différents les uns des autres et pourtant ils ont également échoué. Faut-il en conclure que notre pays est décidément ingouvernable comme commence à le dire Sarkozy, comme ne cessent de l’affirmer les commentateurs depuis des années ? Essayons d’aller plus loin dans l’analyse et de rechercher en conséquence le mode de réforme qui conviendrait à un pays clairement rétif à l’autorité mais dont on ne sait pas utiliser l’énergie et la créativité.

Jospin, Raffarin, Villepin et Sarkozy : même méthode ?

Revenons d’abord sur ces quatre occasions de réformer, occasions gâchées alors que chacun des quatre responsables qui se sont succédé depuis 12 ans avait su susciter une attente bienveillante lors de sa prise de fonction. Jospin avait pour lui une forme de sérieux (« je dis ce que je fais et je fais ce que je dis ») et de jeu collectif qui faisait penser que nous avions trouvé notre social-démocratie à la française mais bien vite cette impression s’est délitée avec le retour de l’impuissance avouée face à l’emploi (« l’Etat ne peut pas tout »). Raffarin avait l’avantage de la nouveauté et du régionalisme. La réforme constitutionnelle qu’il a menée a conduit à l’inverse de ce qu’on attendait, le retour en force du département ! Après l’épisode de la canicule, il avait de toute façon perdu toute crédibilité. Villepin avec son sens du verbe et de l’Etat pouvait laisser espérer un retour de la flamboyance en politique, il s’est rapidement enferré sur l’emploi des jeunes alors qu’il en avait fait son dossier prioritaire. Enfin Sarkozy après avoir mis en scène l’hyperprésidence se voit contraint comme ses prédécesseurs à de multiples reculades (enseignement supérieur, lycées, emplois jeunes…) et à vanter le « modèle français » qu’il avait pourtant brocardé pendant la campagne.
Jeu collectif ou pouvoir personnel, décentralisation ou jacobinisme : la palette des tentatives réformistes semble pourtant avoir été large. Mais en fait, n’est-ce- pas une illusion ? Ne fait-on pas toujours peu ou prou la même chose ?

Utiliser « l’énergie sociétale »

Je crois que l’essentiel du problème vient du fait que les politiques ne savent pas dans quelle société ils vivent et, en conséquence, n’imaginent même pas qu’on puisse faire des réformes AVEC elle et non pas pour elle. En fait les élus ne connaissent que l’opinion publique, cet agrégat sans volonté mais au pouvoir redouté, exprimé à chaque sondage et à chaque élection. Ils ne voient que des individus isolés et revendicatifs, des coalitions corporatistes de mécontents ou un peuple tour à tour apathique ou révolté. Avez-vous déjà entendu un responsable politique décrypter les ressorts de la société d’individus dans laquelle nous vivons pour mobiliser les énergies de ceux qu’on appelle les « créatifs culturels », ces personnes qui cherchent leur bonheur en tissant autour d’eux les liens qui rendent la vie meilleure ? Il y a beaucoup d’énergie potentielle chez ces gens-là qui représentent tout de même entre 17 et 30 % de la population selon les enquêtes.
Pourquoi cette énergie est-elle à ce point ignorée voire crainte ? Quelles sont les réformes que l’on peut faire avec ces alliés potentiels ? Rien de moins que la construction du modèle économique qui sera réellement durable face aux crises environnementales et sociales. Modèle économique au sens large puisque c’est en fait le rapport à la richesse, à ce que l’on valorise qui est en jeu. Les 17 à 30 % de gens dont nous parlons sont ceux qui admettent que la richesse vient davantage des « liens » que des « biens ». Proposons-leur des occasions de mettre en œuvre concrètement cette préférence pour les liens. Soutenons le développement des réseaux d’échange, les bourses du temps, déployons le co-voiturage, l’auto-partage, concrétisons enfin cette économie de l’accès (Dominique Bourg parle d’économie de la fonctionnalité) où il s’agit moins de posséder des biens que d’accéder à des services.

Changement de posture

En Auvergne où j’animais une démarche d’écoute des habitants sur la question des transports, on constatait que les nouvelles formes de mobilité se développent aussi au travers d’une multitude d’initiatives locales associatives ou publiques : ce n’est donc pas réservé aux grandes villes et aux bobos. Sur ce nouveau rapport à la richesse, la responsabilité des politiques n’est pas de faire des lois mais plutôt d’imaginer un vaste plan de déploiement de ces initiatives. Cela passe par des modes d’action nouveaux : aider des réseaux d’acteurs à se structurer sans les réglementer, créer des espaces de coordination pour que les régulations soient faites par les acteurs eux-mêmes et non par un arbitre surplombant, inventer des formes de valorisation en lien avec les médias et non par des campagnes de promotion institutionnelles,… Il est urgentissime que les politiques, les administrations et les médias découvrent les ressources immenses mais encore largement invisibles de la société des individus. Mais pour cela, il faut cultiver deux qualités trop rares dans nos élites : la CONFIANCE et la MODESTIE. Il y a quelques années, je parlais de « volontarisme modeste », je crois qu’il est toujours plus d’actualité.

Hervé Chaygneaud-Dupuy

Burqa et vitres fumées : une même privatisation de l’espace public

Le débat sur la burqa s’est engagé sur deux registres classiques, conduisant aux inévitables polémiques dont la France a le secret. La laïcité et la liberté des femmes sont à nouveau brandies pour justifier l’interdiction du port de ce vêtement. Même si l’on peut trouver choquant l’affichage aussi manifeste de son appartenance religieuse ou de sa soumission, il ne faut pas se tromper de terrain pour combattre efficacement cette dérive. Les principes de la laïcité ne sont en effet pas opérants pour interdire cette tenue vestimentaire. La laïcité ne s’applique pas aux individus mais aux institutions de la République qui doivent garantir la non-interférence du religieux et du politique. Dans une république laïque les personnes sont donc libres de porter des signes religieux dans l’espace public. Même s’il a des fondements plus sûrs, l’argument portant sur la liberté des femmes est également difficile à manier car il suppose de sonder les motivations réelles du port de la burqa souvent justifié par celle qui la portent au nom même de leur liberté de ne pas subir le regard des hommes. La soumission librement consentie est-elle une privation de liberté condamnable par la loi ? Difficile de répondre positivement à cette question même si moralement on le souhaiterait.

Réfugié-e dans une bulle étanche par refus de l’autre

Il est étonnant qu’un argument plus sûr n’ait pratiquement pas été évoqué, sauf dans une optique sécuritaire qui n’est pas celle que nous retenons. Le port de la burqa ne peut-il pas s’assimiler à une privatisation indue de l’espace public ? En se soustrayant au regard des autres dans la rue, on construit un mur entre soi et les autres. On crée un espace privé au sein même de l’espace public. Dans l’espace public, la règle commune est de pouvoir être identifié, d’accepter la relation aux autres jusqu’au moment où l’on décidera à nouveau de revenir dans un espace privé. Imaginons un moment un espace public entièrement privatisé, empli d’individus refusant d’interagir entre eux en se réfugiant chacun dans une bulle étanche : c’en serait fini de l’espace social démocratique. Ne voyons-nous pas que c’est une tendance qui va au-delà du cas de la burqa, une tendance qui mine nos sociétés sans qu’on en prenne conscience ? Ces bulles opaques que nous évoquions peuvent aussi bien caractériser les 4×4 aux vitres teintées qui envahissent nos rues. Sont-elles plus légitimes que les burqas ? Les voitures, lorsqu’elles sont dans l’espace public, ne sont pas un espace privé que l’on peut clore à sa guise. Elles ne sont jamais qu’une « occupation temporaire du domaine public ». De même, on a laissé se développer les « gated communities », ces morceaux de ville privatisés avec leurs barrières et leurs règles propres. Les plus riches, ou ceux qui s’estiment différents, s’excluent ainsi eux-mêmes de la communauté humaine pour pratiquer l’entre-soi.

Il est temps de prendre la mesure de ces dérives qui ont une racine commune : le refus de l’autre. Ce n’est pas la burqa qu’il faut interdire, c’est la privatisation de l’espace public, sous toutes ses formes. Ne pourrait-on pas dire que le 4×4 aux vitres noires ou la « gated community » sont encore plus dangereux que la burqa car ils ne semblent gêner personne alors qu’ils sont les symptômes très nets du refus de l’autre ? N’oublions pas que la démocratie n’est pas seulement une technique de gouvernement, c’est avant tout le sentiment, comme disait Sartre, à la fin des Mots que nous avons, en tant qu’êtres humains, une même valeur. « Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui ».

Hervé Chaygneaud-Dupuy

Des infos, en bref, sur les Ateliers de la citoyenneté

• Deux ateliers de discernement ont vu le jour au printemps, ce qui n’était plus arrivé depuis deux ans. L’un se consacre au rapport entre action micro et enjeux macros, le second s’intéresse au lien entre éducation et société. Il sera possible à la rentrée de rejoindre les défricheurs des deux sujets. N’hésitez-pas à vous manifester si vous êtes intéressés. Les premières contributions seront bientôt sur le site internet.

• La constitution du réseau de la Maison des Initiatives Citoyennes s’est poursuivie avec la signature d’une charte entre plusieurs associations « sœurs » très engagées, sur ce thème : la fédération des centres sociaux du Rhône, les ateliers de la gouvernance, les entreprises humaines, le réseau habitat groupé.

• Une programmation 2009-2010 de rencontres « Initiales » a été préparée avec les associations du réseau sur les manières de prévenir la violence partout à l’œuvre dans nos sociétés. Les deux premières concerneront les jeunes en septembre et l’entreprise en octobre. Là encore nous renouons avec une pratique qui a marqué la vie des Ateliers avec pas moins d’une trentaine d’ « Initiales » à notre actif.

• N’oubliez pas non plus de consulter notre site internet entièrement refondu, avec une Une plus attractive et une navigation plus claire. Si vous avez des textes à proposer, n’hésitez pas à contacter Hervé Chaygneaud-Dupuy.

• Enfin, notre partenariat avec Nouvelle Donne et l’institut In genere autour des Cafés Métiers s’est renforcé d’un nouvel allié de poids : le CRIJ (centre régional d’information jeunesse). Un rendez-vous mensuel est assuré au CRIJ, quai Jean Moulin.

Nous avons ainsi pu (modestement) faire face à la fin des financements publics de la Région et du Grand Lyon qui ont entraîné la suppression du poste tenu par Pascale Puechavy et le désengagement d’Hervé Chaygneaud-Dupuy de la fonction de délégué général grâce à la mobilisation d’un noyau de base d’une dizaine de personnes et le soutien, encore ponctuel, de deux puis d’une « déléguée de transition » qui ont permis que deux dossiers de financement soient déposés en avril à la Région. A suivre !

Dernière minute : lyon zéro

Vous connaissez Lyon I, Lyon II, Lyon III. Mais sans doute pas encore Lyon Zéro. Nous avons rencontré l’initiateur de ce projet qui vise non pas à réformer l’université mais à proposer une alternative au sein même du système universitaire : un apprentissage mutuel à partir des capacités des participants. On voit bien la parenté avec nos propres approches. Aussi accueillons-nous sur le site des Ateliers la pétition en faveur du projet… alors même que nous ne sommes pas habituellement des pétitionnaires forcenés ! Si vous voulez en savoir plus suivez ce lien :
http://lyonzero.ateliersdelacitoyennete.net/petition

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