…et si nous devenions des “citoyens entreprenants” ?

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Lettre d’info n° 30 – 29 août 2005

Filed under: Lettres d'info — Auteur : — 29 Août 2005 —

Dans le bus:

Samedi après-midi, quai de la Pêcherie, à l'arrêt départ/terminus du bus n°40 reliant Lyon à Neuville par les bords de Saône.

Une dizaine de personnes s'est déjà installée dans le bus à l'arrêt. Deux hommes s'apostrophent. Un homme brun, vingt ans, grand et mince dans son survêtement, est assis à l'arrière du bus. L'autre, petite quarantaine débraillée, deux sacs en plastique à ses pieds, se tient debout en prenant appui au siège où est assis l'homme jeune.

Celui-ci l'aurait bousculé, regardé de travers ou lui aurait mal parlé, le reproche est confus pour qui n'a pas assisté au début de la scène. Le jeune se défend, voix forte et nerveuse, de l'accusation. L'autre poursuit, la voix est brouillée mais l'expression précise, attention on ne lui manque pas de respect, il connaît ce qui est dur, il a fait de la prison, il ne laisse personne le traiter comme un chien. L'homme jeune répond, voix exaspérée, qu'il s'en fout, de son histoire et de ses embrouilles.

L'échange se poursuit, les mêmes balles, le même jeu, ping-pong, pong-ping ; par instant les mots se suspendent, un silence indécis flotte, rompu par la reprise des griefs du plus âgé puis relayés par la voix de l'homme jeune, en crescendo exacerbé ; ping-pong, pong-ping , jusqu'à la cassure ; à l'une des reprises lancinantes l'homme jeune bondit hors de son siège et saute sur l'autre en le frappant. Trois passagers se précipitent pour maîtriser l'homme jeune et mettre l'autre hors de la portée de ses coups. L'homme jeune est forcé à se rasseoir, les passagers faisant barrage de leurs corps, le plus âgé descend sur le quai, et, face à la porte latérale du bus, continue à s'adresser en maugréant à l'homme jeune.

Le jeune chauffeur du bus, blond, très fin, s'extrait de son siège, remonte la travée et rejoint l'homme sur le quai. Il connaît apparemment l'homme à qui il s'adresse : « Mais non, personne ne te regarde de travers ! tu crois quoi ? que tout le monde n'a d'yeux que pour toi ? maintenant tu remontes et tu restes tranquille, sans regarder et tu verras que personne ne te regardera de travers. » Ils remontent ensemble dans le bus, le chauffeur installe l'homme à l'avant, à côté d'une femme et de sa petite fille, puis se remet au volant et démarre.

L'homme se retourne parfois pour regarder l'homme jeune. En sentinelle, les yeux des passagers parcourent la distance entre les deux hommes, se croisent en chemin, l'espace est quadrillé par la tension des regards.

Au fil des arrêts d'autres passagers montent, l'espace se remplit de leurs corps. La tension et les regards s'évanouissent.

Une très vieille dame monte. Toutes les places assises sont occupées, elle s'accroche à la barre d'appui au-dessus d'un siège. Le tout jeune garçon – peut-être quinze ans- qui y est assis se lève pour lui laisser sa place. La vieille dame rit en remerciant le garçon, non merci elle descend bientôt, puis elle saisit l'autre barre d'appui, celle du siège placé devant, et se cale bien devant le siège où est assis le garçon. Elle se penche vers lui, lui parle, rigole, le garçon lève des yeux gênés et lui répond par monosyllabes, mais elle n'en finit pas, volubile et joyeuse, de s'adresser à lui dont les yeux ne savent comment l'esquiver. Enfin, elle va descendre, elle le salue, le remercie encore, toujours riante, il la regarde alors et lui décoche un sourire, éblouissant.

A l'arrêt suivant le jeune homme en survêtement descend et s'éloigne, démarche souple et chaloupée, dans l'indifférence des passagers.

Ce doit être le mot « esquisse » qui m'a amenée à revoir ces scènes vécues dans un bus et donné envie de vous les décrire. Elles me paraissent rassembler, en un étonnant concentré, ce que produit le vivre ensemble, cette confrontation à laquelle on ne peut se soustraire : la différence de l'autre. L'espace confiné du transport en commun nous y expose de manière incontournable, en quelques minutes tout s'y joue, le malentendu et la violence, le secours et la conciliation, la rencontre et la connivence.
Mais quel rapport me direz-vous avec les Ateliers ? il me semble que ce qui compte vraiment c’est l’attention portée aux choses, aux êtres et à ce qui les relie. L’attention comme antidote de l’intention, l’écueil majeur de ceux qui, comme nous, s’engagent dans une participation active à la vie de la cité.
J’ai vu l’intention à l’œuvre dans l’engagement militant, dans les discours « au nom de … », la défense des plus démunis ayant comme effet une dépossession supplémentaire, et sans aucun doute la plus grave, la confiscation de leur parole. J’ai vu l’intention à l’œuvre dans le fonctionnement de certaines associations, où le jeu démocratique, figé par le vote majoritaire, a pour effet d’écraser toute voix dissonante et par trop singulière.
Alors que l’attention est un état d’éveil, un regard et une écoute qui nous rend perméable au monde, nous laisse être transformé par lui. Il me semble que la pratique du discernement si particulière qui se vit aux Ateliers tient à ce numéro d’équilibriste où accepter de se laisser chahuter par les situations et les évènements n’entame pas la volonté d’avoir prise sur ce que l’on y vit.

Pascale Puéchavy

L’été nous réservant encore quelques journées étirées, nous attendons vos « esquisses estivales » :
En quelques lignes ou en une page, en choisissant le mode d’expression qui vous correspond (lettre, chronique, journal intime, brève journalistique, …), sans chercher la forme parfaite et définitive (puisqu’il s’agit d’une esquisse!), (d)écrivez les effets qu’ont pu produire sur vous et votre rapport aux autres le passage que vous faites par les Ateliers… même si l’esquisse vous paraît imparfaite, pas aussi limpide que vous l’avez rêvée, n’hésitez-pas à la partager, elle sera lue avec bienveillance et intérêt.

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