…et si nous devenions des “citoyens entreprenants” ?

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Lettre d’info n°34 – 2 janvier 2006

Filed under: Lettres d'info — Auteur : — 7 Jan 2006 —

Voici à nouveau la période des voeux… On sait qu'ils peuvent être très matériels avec le diptyque habituel « santé, prospérité » ou plus idéalistes « paix, bonheur… ». Et si nous choisissions des voeux qui tentent de faire le lien entre le concret et l'idéal, en clair qui dépendent de nous au quotidien mais qui en même temps tirent vers le haut. J'ai envie de proposer des voeux de fraternité. Je sais que nous ne mettons pas tous la même chose derrière le mot et que le dernier terme de la devise républicaine laisse les politiques dans l'embarras. Mais si justement c'était ce terme qui traduisait le mieux la réinvention de la politique…par des personnes qui (re)découvrent le bonheur d'être reliées aux autres ?
Vous trouverez ci-après deux textes qui ont en commun de faire le lien entre citoyenneté et fraternité. Ca ne doit pas être un hasard.
… et puis notez bien les premiers rendez-vous de l'année, particulièrement celui du 19 janvier. Nous organisons avec ARAVIS un carrefour des coopérations entre les générations qui devrait être l'occasion de rencontres fructueuses.

Agenda AdC de janvier
RDV « Instantané »à Lyon : vendredi 7 janvier
RDV « Instantané » à Paris : vendredi 13 janvier
La coopération entre les générations à Lyon : jeudi 19 janvier (inscription sur le site internet d’ARAVIS : ww.aravis.aract.fr, celui des AdC étant inaccessible pour le moment)
Café Médias à Lyon : lundi 30 janvier (thème : L'info, Vite ! Très vite ! Trop vite ?)

Réunions des ateliers
Déplacements durables et citoyenneté: jeudi 5 janvier (Lyon)
Laïcité et Fraternité : vendredi 6 janvier (Lyon)
Métier et citoyenneté : lundi 9 janvier (Lyon)
Espaces commerciaux et citoyenneté : vendredi 27 janvier (Paris)

Identité, nationalité, citoyenneté

Je suis né en France d’un père péruvien et d’une mère française, née dans ce qui était le Soudan français (aujourd’hui Mali). Tous les dix ans, à chaque fois que je dois renouveler ma carte nationale d’identité, il me faut prouver ma nationalité française à l’administration, puisque mes deux parents sont nés « à l’étranger ».
Que le Soudan ait été à l’époque un territoire français semble n’avoir aucune importance aux yeux des fonctionnaires de l’Etat civil et que mon père ait choisi par la suite la nationalité française, encore moins.
Si ce renouvellement est à chaque fois source de tension avec l’administration, j’ai au moins la chance d’être né en France. Pour mes frères et soeurs, qui ont eu le mauvais goût de naître au Pérou, c’est un véritable parcours du combattant !
Je n’ose imaginer ce que cela serait si j’avais la peau basanée et un nom à consonance plus exotique…

Ce préliminaire autobiographique vous aidera, je l’espère, à mieux comprendre mon attachement à dissocier les questions de citoyenneté, de celles de nationalité ou d’identité. Ce n’est pas notre Carte Nationale d’Identité qui fait de nous des citoyens de plein droit !

Pour moi, il existe un lien profond entre les trois valeurs gravées aux frontons de la République et les notions d’identité, de nationalité et de citoyenneté. L’identité trouve sa source dans la Liberté, la nationalité naît dans le creuset de l’Egalité et la citoyenneté se fonde sur le principe de Fraternité. C’est la réflexion encore à l’ébauche que je vais tâcher d’amorcer ici.

L’identité trouve sa source dans la Liberté, et en particulier la liberté de conscience. J’ai toujours été étonné, voire choqué, que dans de nombreux pays, les documents d’identité mentionnent l’appartenance religieuse. Une des manifestations concrète et pratique du principe d’état laïque en France, c’est de nous octroyer cette liberté de choix, de discrétion, d’évolution ou d’interrogation dans nos croyances et convictions.

La nationalité naît dans le creuset de l’Egalité, car il me semble qu’il y a aujourd’hui péril à définir la Nation par des principes tels que le « droit du sang » ou le « droit du sol ».
Droit du sol ? A l’heure de l’ouverture des frontières au sein de l’Europe, et du développement d’importantes diasporas de part le monde (chinoises, africaines, …) peut-on encore fonder une Nation sur un principe de territoire ? Ainsi, l’Europe d’aujourd’hui est une Europe des nations, et non pas une Europe des citoyens. Devant l’impossibilité d’un principe de nationalité européenne, une constitution suffira-t-elle à nous transformer en citoyens européens ? Peut-être … mais je n’en suis pas sûr.
Droit du sang ? Lorsque l’on naturalise les champions sportifs pour remporter titres et médailles, comme on enrôlait jadis les soldats d’outre-mer pour des guerres qui ne les concernaient pas, de quel sang parle-t-on ? Celui qu’on verse sur les champs de bataille ou celui qui coule dans les veines de nos aïeux ?
Il me semble que devant ces incohérences insolubles, le principe d’Egalité serait bien fondé pour donner naissance à une nouvelle idée de la Nation (il faudrait d’ailleurs savoir si on parle « égalité des droits », « égalité des chances », ou encore « équité » … mais ceci est un autre débat).

Egaux bien que différents, nous pouvons former une Nation multiculturelle, multiethnique, et pourquoi pas multilinguistique.

La citoyenneté se fonde sur le principe de Fraternité, qui pour moi est transnational. Je me sens citoyen du Monde et citoyen de mon quartier ou de mon village … mais pas vraiment citoyen français (cf. mes démêlés racontés plus haut à propos de mon « identité française »).
Je crois que nous sommes quelques-uns, enfants issus de l’immigration ou du métissage à ressentir les choses comme cela.

La première fois que j’ai pu voter, c’était pour les élections municipales de 1982. Bien que ce scrutin signifiait peu de chose pour moi à l’époque, cela reste un souvenir très fort pour moi, car je suis allé voter en compagnie de mon père, récemment naturalisé, qui votait pour la première fois de sa vie en France, vingt ans après s’être installé dans ce pays. A son émotion, j’ai compris à quel point cet acte était important pour lui et lui redonnait une dignité de citoyen de plein droit, qui lui avait été jusque là déniée.

Si nous voulons aider les enfants de l’immigration à trouver leur place dans notre pays, il faut commencer par accepter leurs parents et leur offrir une citoyenneté à part entière, incluant un droit de vote aux élections locales, une possibilité de participation à la vie associative …

Lorsque j’étais adolescent, les statuts du club sportif paramunicipal dans lequel j’étais licencié, prévoyait par exemple que pour être élu au conseil d’administration du club, il fallait être français …

Voilà pourquoi, à mes yeux, il n’est pas possible ni souhaitable d’associer ou de confondre nationalité et citoyenneté. Tout habitant installé durablement sur un territoire devrait avoir le droit de voter pour désigner les représentants qui décideront comment gouverner le bateau qu’il contribue à faire avancer. Sinon, nos démocraties des pays du Nord ressembleront à ces galères propulsées par des esclaves venus des pays du Sud et relégués dans la cale de la République.

De même, cela me gêne que mon identité soit garantie par une carte « nationale » d’identité. Je suis un homme libre et je ne me sens relever d’aucune identité « nationale », pas plus que religieuse. Je veux bien reconnaître à quiconque un droit de nationalité, pour peu que le prix à payer soit un devoir d’identité, c’est à dire de Liberté assumée.

Par contre, identité et citoyenneté me semblent marcher de pair. Le « vivre ensemble » d’une façon fraternelle, qui constitue pour moi le socle de la citoyenneté, n’a pas de sens sans la liberté d’exister, de penser, de douter, d’agir et de rêver qui permet à toutes ces identités de se construire, souvent en s’opposant.

De mon point de vue, la citoyenneté n’est pas un droit, c’est une capacité à cohabiter avec ses semblables et ses dissemblables qui s’apprend avec le temps, dans la discussion et la négociation.
Celui/celle qui ne participe pas à cette construction collective, parce ce qu’il/elle n’en fait pas la démarche ou qu’on l’en empêche est-il/elle citoyen ? Je ne le crois pas. Il est habitant, contribuable, administré, usager, consommateur, salarié, entrepreneur, etc… Dans ces différents rôles, il sera sans doute amené à faire des choix qui auront des conséquences sur la vie de la Cité.
Mais « efficience sans conscience n’est que ruine de l’âme », pour paraphraser un classique.

Philippe Cazeneuve

Frères d'actes

Dans un récent éditorial, Jean-Marie Colombani rapprochait trois crises majeures des vingt dernières années des trois valeurs de la devise républicaine. Après la liberté (de l'enseignement) en 1984, l'égalité en 1995, en 2005 « c'est de fraternité qu'il s'agit ». Jacques Chirac avait, lui, réaffirmé avec une certaine force que les enfants des banlieues étaient « filles et fils de la République ».
Si en effet il y a bien en France une crise de la fraternité, à quelles conditions les trois propositions gouvernementales en débat (lutte contre les discrimination, service civil, volontariat) seraient-elles en mesure d'y faire face ?
Chacun s'accorde à trouver indispensable de lutter contre les discriminations. Mais la non-discrimination est-elle une action à entreprendre ou bien un résultat à atteindre ? Quand on voit la difficulté à traduire dans les faits l'égalité entre les hommes et les femmes, on peut craindre que ce nouveau combat contre les discriminations envers les minorités visibles reste sans portée réelle. En la matière, il s'agit plus de changer les comportements que d'édicter de nouvelles règles, même si celles qui existent méritent sans doute d'être précisées et renforcées. Mais si l'application rigoureuse de la loi est à l'évidence nécessaire il est clair qu'elle ne suffit pas. Seule l'action des citoyens et de leurs associations peut en faire progresser la mise en œuvre effective. A se contenter de quelques pétitions de principes à destination des médias, les risques de désillusion sont grands. On le sait, un « plafond de verre » empêche encore largement les femmes de monter, craignons qu'un « mur de verre » n'empêche les Noirs et les Maghrébins de tout simplement entrer ! Ce mur, c'est par l'engagement civique massif et déterminé qu'on commencera à le fissurer et à l'éroder pour arriver, à terme, à le faire tomber.
Le service civil, contrairement à la lutte contre les discriminations, a suscité scepticisme ou ironie. Le président qui a supprimé le service national sans rien lui substituer se fait maintenant l'avocat du service civil mais en lui retirant son mérite principal : l'universalité. S'il s'agit d'une réponse au chômage des jeunes, on peut à bon droit estimer paradoxal de demander à des jeunes massivement exclus du monde du travail de … « travailler » quasi bénévolement.
En faisant le choix d'un service civil volontaire le président commet un double contresens : par rapport au volontariat qui suppose comme son nom l'indique une possibilité offerte à tous les adultes de s'engager dans une démarche volontaire et non l'offre faite aux jeunes chômeurs de bénéficier d'une mesure d'insertion déguisée ; par rapport au service national ensuite qui ne prend son sens que s'il concerne chacun et offre ainsi l'occasion unique à tous les jeunes de se découvrir concitoyens. On parlait naguère de « frères d'armes », un véritable service civil universel donnerait la possibilité de devenir « frères d'actes ». Alors que la lutte contre les discriminations ne crée pas en elle-même de fraternité, le service civil serait donc une première mesure concrète pour remettre au goût du jour le troisième volet de la devise nationale.
Le volontariat est une autre affaire et nous sommes de fervents partisans de cette modalité d'engagement. Mais ne confondons pas tout ! Pour nous, ce n'est pas aux jeunes des banlieues de devenir volontaires, mais bien plutôt aux actifs bien insérés dans la société. La crise de la fraternité ne tient-elle pas au fait que l'on demande toujours aux jeunes de faire les preuves de leur citoyenneté alors qu'on ne le demande plus à tous ceux qui ont un emploi, et encore moins à leurs employeurs. Si l'on caricature la pensée ou les arrières pensées du gouvernement, les jeunes doivent être de bons citoyens et les adultes de bons salariés, ces registres étant bien sûr largement considérés comme incompatibles. Ne faudrait-il pas plutôt inverser le raisonnement ?
On sait que la grande majorité des jeunes attendent avant tout de pouvoir trouver du travail. En quoi le volontariat de ceux qui en ont pourrait y contribuer ? Créer des emplois ne se décrète pas. Ce qui permet de trouver un emploi, c'est bien sûr d'abord l'existence d'une offre et, en face, pour un jeune notamment, l'existence de compétences sanctionnées (uniquement hélas) par des diplômes ; mais c'est également et parfois surtout, le capital relationnel du demandeur d'emploi. Or chacun convient qu'un jeune habitant en banlieue dispose d'un capital relationnel social et géographique étroitement circonscrit. Ses interlocuteurs extérieurs au quartier sont essentiellement des professionnels du travail social qu'il ne rencontre que dans une posture d'aide ou d'assistance. Ne pourrait-on pas envisager un vaste programme de volontariat ouvert à des salariés d'entreprises pour renforcer massivement le travail fait par les associations ? Dans le cadre des activités proposées, des relations se noueraient avec des adultes socialement intégrés, qui pourraient faire bénéficier les jeunes d'une ouverture vers d'autres univers sociaux… et de leur carnet d'adresse. On ne serait pas là dans une logique d'aide directe mais dans le registre de ce que les Québécois appellent le « mentorat », une relation choisie née d'une rencontre à l'occasion d'une activité faite ensemble. Les entreprises qui participeraient à un tel programme en libérant leurs salariés quelques heures par mois comme elles peuvent le faire aujourd'hui pour les pompiers volontaires, seraient doublement gagnantes : elles permettraient à leurs salariés de s'investir dans une aventure humaine dont bien des enseignements pourraient être réinvestis dans l'entreprise, elles bénéficieraient de contacts préalables entre des jeunes et des salariés facilitant ensuite les recrutements et surtout l'intégration professionnelle.

Ce que nous voulons montrer par ces exemples ce sont deux choses pour nous essentielles : il ne faut plus prendre des demi-mesures comme pour le service civil quand on dit en même temps que l'enjeu est majeur (il en va de la crédibilité de l'action publique et de la politique) ; il faut prendre des mesures qui ouvrent des espaces où puisse se déployer l'initiative de la société civile, celles des associations mais aussi, on ne le voit pas assez, des individus et des entreprises.

Jean-Pierre WORMS
Hervé CHAYGNEAUD-DUPUY

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